Bibliothécaires illustres 4 : Philip Larkin (1922-1985), vivre à la périphérie des choses

Posted on 8 octobre 2018

Philip Larkin memorial

Certains personnages sont entrés dans l’histoire mais en général on ignore qu’ils ont également, un moment ou plus durablement, exercé des fonctions de bibliothécaire. Cet article a pour mission de le rappeler et éventuellement de mettre en lumière les effets que cette activité a pu avoir dans leur existence.

Dans l’excellent ouvrage de Christine Jordis, Gens de la Tamise, consacré au roman anglais du 20e siècle, je tombe sur le passage suivant :

 

J’ai tout de suite voulu en savoir plus. Bibliothécaire… à l’université de Hull à partir de 1955 jusqu’à sa mort, la double peine. L’université elle-même, fondée en 1927, ne semble pas avoir joui d’un grand prestige. La ville et son établissement d’enseignement supérieur correspondent parfaitement à ce souhait de mener une vie terne et tournée vers l’intériorité. On peut difficilement faire mieux sinon éventuellement à Maubeuge. Il y a aussi une fac.

Il faut dire qu’auparavant, il a été en poste à Wellington-Shropshire, Leicester, Belfast

Philip Larkin est un des plus grands poètes anglais du 20e siècle. Il semble très mal connu en France, en dehors de ceux qui font des études d’anglais… et encore ! Il a bien écrit des romans, après la seconde guerre mondiale. Mais devant le manque de succès, il renonce à ce type d’expression et se tourne vers la poésie. Le Royaume-Uni sort vainqueur de la guerre mais il est également ruiné. Le welfare state va également conduire à une forme de déclin accéléré par les reconversions industrielles. “Britannia, rule the waves” c’est un peu du passé.  La grandeur de l’Empire se heurte aux mouvements de décolonisation. Aux grandes espérances d’avant-guerre, marqué par une forte politisation et une adhésion enthousiaste aux utopies politiques, succède une ambiance généralement déprimée, terne et mélancolique, une littérature aussi grise que les tissus d’époque et le sentiment que ni la vie ni la poésie ne répondent aux espoirs romantiques. Le poète n’a plus à porter une voix qui vient d’ailleurs et ne se considère plus comme un prophète inspiré. Mais c’est peut-être ce que peut faire de mieux un poète dans une époque dénuée de toute poésie.

Je suis bien incapable de juger la poésie de Larkin. La poésie est si intimement liée à la langue et à l’esprit d’une nation, qu’un poète ne peut réellement être compris que par ceux qui maîtrisent parfaitement la langue (compatriotes ou bilingues, ce qui n’est pas mon cas). Sa veine désenchantée et pessimiste (Son enfance ? ‘a forgotten boredom’ –), tout en sous-entendus, doit être pleine de charme. Un vrai poète de malheur. Larkin semble avoir exercé une forme de fascination en raison même de la sinistrose qu’il développait. Je peux parfaitement le comprendre. Les penseurs sinistres et sinistrés sont souvent très drôles, comme Cioran par exemple. Peut-être aurais-je plus de chance avec ses romans… qui ne sont plus guère publiés en France.

Apparemment ce trait de caractère ne l’a pas empêché de se consacrer pleinement à son métier de bibliothécaire et d’être reconnu professionnellement. Cependant, c’est presque par hasard et pour échapper au service civil (sa mauvaise vue l’a empêché d’être mobilisé durant la 2nde guerre mondiale) qu’il choisit le premier métier venu… celui qui s’offrait à lui. Il a accompagné la construction de la bibliothèque universitaire de Hull et a même contribué à son informatisation précoce. Sous son impulsion cette BU devient l’une des plus dynamique selon l’Oxford dictionary of national biography. Preuve que la vocation n’est pas nécessaire pour être un bon professionnel. Aujourd’hui reconnu malgré quelques polémiques tirées de la correspondance (il semble y exprimer des opinions racistes et misogynes), il est considéré comme un des plus grand poète de langue anglaise.

En ces temps d’injonction au bonheur, de floraison d’innombrables niaiseries philosophico-morales sur « la joie du bonheur d’être heureux », qu’un poète nous rappelle que le bonheur n’est ni un droit ni une obligation est une excellente chose.

 

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