Bibliothécaires illustres 5 : Lin Zhao (1931-1968), écrire avec son sang

Posted on 15 janvier 2019

Certains personnages sont entrés dans l’histoire mais en général on ignore qu’ils ont également, un moment ou plus durablement, exercé des fonctions de bibliothécaire. Cet article a pour mission de le rappeler et éventuellement de mettre en lumière les effets que cette activité a pu avoir dans leur existence.

Peu de gens connaissent le nom de Lin Zhao (1931-1968) et moi-même, je n’ai eu connaissance de sa vie qu’à l’occasion de la sortie de la biographie que lui consacre Anne Kerlan, bel hommage à cette « combattante de la liberté », 50 ans après son exécution en pleine période de révolution culturelle. Il me semble plus judicieux de rappeler ce qu’a été la vie et la mort de cette jeune fille idéaliste que de pérorer sur la révolte de quelques étudiants favorisés.

Lin Zhao est née Peng Linzhao à Shuzou, non loin de Shangai, une ville célèbre en Chine pour sa beauté et ses canaux ; en 1931 au moment où la Chine est traversée de conflits entre les nationalistes de Tchang Kaïc-chek, les « seigneurs de la guerre » (sortes de potentats locaux qui s’opposaient au pouvoir central) et les communistes peu à peu dirigés par Mao Zedong. Bientôt, la Chine sera aussi attaquée par le Japon dans une longue et terrible guerre.

Le père de Lin Zhao est un fonctionnaire proche des nationaliste du Guomindang. Il s’efforce d’être intègre et incorruptible dans une époque qui ne l’est pas…  Il sera d’ailleurs soumis à des pressions et à de fausses accusations pour que ses supérieurs puissent continuer leurs petites affaires. La mère de Lin Zhao est une militante de la cause féministe qui très vite se rapproche des communistes. En 1949, lorsque le parti communiste arrive au pouvoir, la mère et la fille pensent voir leurs aspirations se réaliser. La jeune Lin Zhao participe avec un enthousiasme juvénile à l’édification de la société communiste.

Elle entre à l’université pour devenir journaliste ce qui dans la Chine de Mao ne laisse pas beaucoup de place ni à l’esprit libre ni à l’investigation. C’est au cours de l’épisode des Cent-Fleurs en 1957 que va naître chez elle la conscience qu’il y a quelque chose de pourri dans l’empire rouge du milieu. Dans un contexte de lutte pour le pouvoir au sein du parti et parce que la mort de Staline et la révélation du XXe congrès du PCUS changent la donne, Mao avait incité les intellectuels à porter une parole critique afin d’améliorer la situation économique. Très rapidement la parole se libère et remet en cause le parti communiste lui-même. Il lance alors une campagne de répression contre les « droitiers » afin de rétablir l’autorité du parti.  Lin Zhao a pris part à cette contestation en créant et animant une revue où elle publie d’ailleurs des poèmes, son mode d’expression favori. C’est à ce moment qu’un poste de bibliothécaire dans son université lui est proposé afin de la mettre un peu à l’écart et de la protéger contre les attaques dont elle fait l’objet… Heureuses bibliothèques…

Cependant désignée comme droitière, elle fait l’objet de campagne de dénigrement et doit faire son autocritique. C’est la première fois que son esprit d’indépendance se manifeste dans toute son ampleur car, malgré les risques qu’elle encourt, elle refuse de se reconnaître coupable, de se reprocher des erreurs. Elle assume au contraire ses propos et peu à peu va se radicaliser. De retour dans sa famille, elle assiste consternée à la famine provoquée par le Grand bond en avant, cette tentative absurde, délirante, de démultiplier la production d’acier et entrer dans l’ère industrielle. Cette politique s’accompagne d’une violente collectivisation dans les campagnes aux résultats désastreux sur la production agricole. Le grand bond en avant sera surtout une grande famine qui fera des millions de morts. Elle s’efforce de monter un réseau d’opposants et même d’alerter l’opinion internationale en cherchant vainement à faire passer des informations vers Hong Kong. Dénoncée, le groupe est arrêté. Lin Zhao est alors condamnée à la prison et entre 1960 et 1968, mis à part une brève libération pour raison de santé (elle était tuberculeuse) , elle passe le reste de sa vie en prison.

Les conditions de sa détention dans la prison de Shanghai sont terribles car loin de se laisser abattre, elles vont radicaliser la prise de conscience politique de Lin Zhao. C’est bien le Parti et ses dirigeants qui sont maintenant désignés comme coupables et non les circonstances défavorables à l’épanouissement du socialisme ! De plus, elle est chrétienne et trouve dans sa foi une nouvelle énergie pour son combat en faveur de la liberté de penser et d’agir. Privé de presque tous ses droits, elle devient une révoltée. On l’isole en prison. Elle passe alors son temps à écrire et lorsque les stylos manquent ou lorsqu’elle veut frapper les esprits, elle écrit avec son propre sang. Bien entendu ses écrits sont confisqués et vont grossir son acte d’accusation.

Lisons en choeur. La révolution culturelle semble avoir favorisé les pratiques de lecture collective

Lors des désordres liés à la révolution culturelle (à partir de 1966) les conditions de la vie en prison se dégradent encore. Jusqu’à ce qu’en 1968, Lin Zhao soit extraite de sa cellule et exécutée. Le lendemain, la police se présente chez sa mère pour lui demande l’argent de la balle : un demi yuan.

La vie et la mort de Lin Zhao forcent l’admiration car seule et fragile, elle avait pris lucidement conscience de la nature exacte, criminelle, du régime mis en place par Mao alors même qu’elle l’avait attendu puis servi avec enthousiasme. En cela, elle a certainement plus de titres à faire valoir que les intellectuels maoïstes qui dans les pays occidentaux jouaient à la Révo Cul en attendant de se trouver une meilleure place. Elle aimait les bibliothèques qui conservaient la poésie ancienne. Elle aimait s’habiller. Elle était sentimentale et entière. Mais cela ne l’a pas empêché de se dresser, avec toute la force de sa fragilité, contre un ennemi invincible. Elle avait 36 ans.

https://www.chinaaid.org/2018/11/chinaaid-announces-lin-zhao-freedom.html

Photo: Courtesy of Lian Xi


J’emprunte toutes mes informations à l’ouvrage, magnifique, d’Anne Kerlan. J’ai passé sous silence les conséquences dramatiques de l’arrestation de Lin Zhao sur sa propre famille. Il existe un documentaire (que je n’ai pas vu) consacré à Lin Zhao, réalisé par Hu Jie qui cherche à réhabiliter sa mémoire et de faire connaître cette héroïque opposante en dépit du silence persistant du parti communiste chinois jusqu’à présent. Lin Zhao est devenue aujourd’hui une sorte d’icône pour les Chinois qui luttent pour un peu de liberté démocratique.Sa tombe est toujours surveillée.