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En défense du numérique

Posted on 2 mars 2015

 Pourquoi je pense que la photographie numérique est une excellente chose et que je ne regrette aucun « âge d’or » de la photo qu’on ne pourrait pas « trafiquer »

On attaque souvent la photo numérique au nom d’une sorte d’idéal naïvement réaliste de la pratique photographique. L’introduction de la prise de vue, plus encore du post-traitement et enfin la diffusion de la photo sous forme exclusivement numérique constituerait une trahison de cet idéal. Le numérique autoriserait toutes les tricheries, toutes les manipulations, donnerait lieu à des images truquées, trompeuses . Cela conduirait en fin de compte à ruiner l’ambition initiale de la photo qui consistait à enregistrer une réalité offerte à la vue sans intermédiaire. Le numérique romprait ainsi le « pacte de crédibilité » attaché à la prise du vue (en termes savants, on parle de la valeur indiciaire de la photographie).

Il s’agirait sous couvert d’une évolution technique d’un bouleversement dommageable, d’une atteinte radicale portée à ce qui constituait l’essence même de la photo : tendre vers un idéal d’objectivité absolue où le matériel ne serait qu’un simple moyen, un instrument, dont la fin consiste à enregistrer, sans la transformer, la réalité telle qu’elle s’offre à notre vue. Au lieu de quoi, nous voyons se multiplier sans fin des photos qui trouvent dans le réel un simple prétexte à des transformations pas toujours du meilleur goût. Les appareils et les applications devenant d’un usage toujours plus facile et plus courant, les images s’éloignent toujours davantage du « réel » qu’il s’agissait de montrer. Le progrès technique, en facilitant la prise de vue, la transformation des images et leur diffusion sans limite, les rend en définitive aussi nombreuses qu’insignifiantes et fausses.

Une simple transformation technique ?

Ce n’est pas seulement le changement technique qui est en cause ici mais également une transformation profonde de la place, de la signification accordées à la photographie, des pratiques de la photo et des représentations de son rôle et de ses effets. Pendant longtemps la diffusion des photos prise par les amateurs est restée limitée au cercle familial ou à un public restreint. Désormais les photos sous leur forme numérique sont diffusées largement hors de ce cadre limité. Mieux ! elles s’adressent à un public potentiellement illimité. De proche en proche, en surfant, en cliquant sur des mots clés, il est possible de se connecter au monde entier, de Norilsk à Madagascar, de San Francisco à Berlin. Que dire de la multitudes de visages, de noms, de regard qu’on croise à la faveur d’une simple divagation sur Instagram ou Pinterest ?

En réalité, en changeant de support, en devenant numérique, la photo apparaît pour ce qu’elle est depuis toujours. Le numérique n’a pas trahi la photo : elle en a accompli les promesses. Non, elle ne se réduit pas au simple enregistrement d’une réalité censée exister en elle-même mais il s’agit bien et depuis toujours d’un découpage spatio-temporel et d’une autonomisation de la représentation. Elle isole, fige, immobilise, cadre, éclaire, colorise, etc… Une photo doit être regardée comme ce qu’elle est depuis son origine : un artefact, une construction, une élaboration qui tient à la fois de la technique, de la culture, de l’histoire et des habitudes, des a priori du photographe et des attentes du public. Y compris, par exemple, la photo documentaire ou de presse, celle qui, en principe, devrait se soumettre le plus complètement à ce qu’elle est censée représenter, au « réel » au service duquel elle devrait tout entière se mettre. Même, voire surtout, le photo-reporter cherche toujours à faire quelque chose, à opérer un changement dans le regard : dramatiser ou pas, distancier ou intégrer le spectateur, etc. Le cadrage, le choix de la couleur ou du noir et blanc, l’usage du flash ou pas,etc. tout ceci contribue à construire l’objet photographique. La retouche elle-même (modifications des couleurs, suppression d’un élément adventice, recadrage, etc.) – si décriée et souvent unanimement condamnée dans le photo-reportage, peut se justifier dans la mesure où c’est à l’image d’imposer sa vérité propre par rapport à ce qu’elle devrait montrer et qui n’existe presque jamais comme la photo le montre.

Renouvellement des sujets

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Berlin, Charlottenburg : Photo tirée du fichier raw sans modification

Enfin par la diffusion, la photo numérique a affranchi la pratique de l’usage symbolique qu’elle a longtemps eu dans la pratique « amateure ». On prenait traditionnellement en photo l’exceptionnel, les grands événements familiaux, les cérémonies ou les fêtes par lesquelles on se mettait en scène en tant que groupe et exhibait son existence. Désormais la photo s’est en partie émancipée de ces usages sociaux et commémoratifs (même si elle les conserve). On n’a plus peur de « gâcher de la pellicule ». « L’insignifiant », l’intime, le quotidien, le banal, ne sont pas où on le croit. Ce que la photo révèle est souvent involontaire, s’insère à l’insu du photographe, dans les interstices, et ne se laisse voir que longtemps après la prise de vue et n’a bien souvent rien à voir avec les intentions déclarées du photographe (souvent le « sujet » maladroitement placé au centre du cliché).

Berlin, Charlottenburg : le même fichier, retouché, correspondant à ce que je vois de ce monument

Berlin, Charlottenburg : le même fichier, retouché, correspondant à ce que je vois de ce monument

Pour toutes ces raison, la photo numérique, par la multiplication délirante et la prolifération des images, par la libération décisive qu’elle nous oblige à penser par rapport au dogme de la reproduction du « réel » et enfin la diffusion générale et instantanée qu’elle autorise modifie profondément notre rapport à ce que nous sommes censés voir et donner à voir. Et c’est tant mieux.

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