Bibliothèques, un déclin assisté par ordinateur ?

Posted on 4 août 2015

Virgile STARK Crépuscule des bibliothèques, Paris les belles-Lettres, 2015

2015_0802_19471500_3Un pamphlet dénonce le tournant numérique pris par les bibliothèques ainsi que la complicité des  bibliothécaires eux-mêmes. Mais de quelles bibliothèques parle-t-on ? Ont-elles toutes le même but ? Quelles sont les missions d’un établissement de lecture publique ? L’urgence aujourd’hui est-elle de dénoncer la fin du livre ou bien plutôt le manque d’ambition des politiques ?

Les bibliothèques sont, selon Michèle Petit,“l’une des institutions les plus généreuses qu’aient inventées les humains”. On peut en effet y consulter, le plus souvent sans payer, une multitude de livres, des journaux, des cartes, des films, de la musique enregistrée ou imprimée, ou d’autres choses encore, sur papier ou sur écran, sur place ou depuis chez soi, tout cela sélectionné, entretenu et conservé aux frais de la collectivité pour le plaisir, l’instruction ou l’édification de chacun. On s’y rend seul, en groupe ou en famille et parfois même le dimanche. Elles offrent un refuge contre la solitude, les intempéries ou l’ignorance. Elles créent du lien social. Elles témoignent de cette volonté de maintenir intacte la continuité culturelle d’un groupe qui s’identifie à ses productions et en assure la transmission.

Seulement voilà, les bibliothèques fileraient un mauvais coton. On apprend que “les bibliothèques publiques descendent vers l’abîme, rapidement, sans un mot”. Elles courraient un grave danger. L’auteur de ce Crépuscule des bibliothèques tient à nous mettre en garde et à dénoncer la mort de ces lieux de savoir. Quel est ce danger auquel il semble urgent de consacrer un livre (« encore un livre de plus » se lamente le bibliothécaire accablé par la surproduction actuelle alors même qu’on proclame la fin du livre imprimé) ou plutôt un pamphlet ? Le danger en question n’est pas à chercher du côté d’un manque de considération et de financement en ces temps de disette budgétaire. L’auteur ne s’attaque pas non plus aux pouvoirs publics ou aux collectivités territoriales qui se désintéressent de la lecture publique et réduisent les budgets d’acquisition, ferment des établissements. L’Etat restreint drastiquement l’accès aux concours ? Il n’en est pas question. Des éditeurs spécialisés peu scrupuleux étranglent les bibliothèques universitaires en leur revendant à prix d’or des abonnements aux revues scientifiques ? Ce sont là des détails sans importance ou bien trop vulgaires apparemment aux yeux de “Virgile Stark”. Les véritables fossoyeurs des bibliothèques sont les bibliothécaires eux-mêmes aveuglés par les promesses de la technique.

Revenu de l’enfer (la Bibliothèque nationale de France), l’auteur dresse un constat accablant. Non seulement les gens ne lisent plus mais ce qui, à ses yeux, est bien plus grave, les bibliothécaires eux-mêmes trahissent leur vocation. En cause rien moins que l’irruption du Numérique, figure présente et obsédante de la Barbarie Technique (l’abus de majuscule ne semble pas faire peur à l’auteur), “l’emprise croissante de la machine” qui devient un Système, le système technicien (expression reprise à Jacques Ellul) auquel le monde du livre n’échappe pas non plus. Avec une clairvoyance véritablement exceptionnelle chez un collègue (tout étant fait pour nous abêtir, on se demande bien comment il échappe, lui, à cet aveuglement),  il s’efforce de dénoncer les illusions technicistes qui conduisent directement à la destruction de ce que à quoi ont œuvré tous ceux qui, avant eux, avant nous, avaient préservé la Culture de toutes les compromissions. Que sont devenues les bibliothèques d’antan ? Y vient-on pour lire Platon ? Pour recueillir “l’héritage  des millénaires et des civilisations” ? Nullement déplore l’auteur ! On vient y consulter Internet, emprunter des DVD, profiter de l’accès wifi ou simplement passer du temps en profitant d’un semblant de calme, d’un reste de luxe (pour la volupté, la question est plus délicate). Les bibliothécaires eux-mêmes collaborent donc à la disparition de la civilisation,  à “l’éradication du livre de papier”, à la grande déculturation d’un public soumis aux gadgets techniques ou aux diktats consuméristes. Ils se rendent activement complices de la mort du livre. Ce qui nous attend, au terme de ce processus ? Rien de moins que “la nuit noire de l’esprit”.

Médiathèque de Vénissieux (Rhône)

Inutile de développer plus longuement le propos de ce pamphlet qui prend pour cible des technologies plus si nouvelles que ça et leur oppose le livre, le “book”, le vieux parchemin ridé”, “support immémorial de l’Esprit”. Comme je ne me prends pas pour une incarnation de l’Esprit, je vais tâcher, plus modestement, d’apporter quelques objections afin de faire sentir tout le ridicule de ce discours aussi déclamatoire dans la forme qu’absurde sur le fond.

Pour commencer, rappelons que le livre est lui aussi un objet issu d’un processus technique de fabrication, objet complexe qui ne s’est pas imposé par miracle du jour au lendemain. Il a fallu régler bien des difficultés matérielles (alliage des métaux des caractères mobiles, encre, papier, procédés de fabrication et d’assemblage, division du travail dans les ateliers, etc.) avant de mettre au point l’invention des caractères mobiles et la production de masse à partir de la fin du XVe siècle. Depuis, le livre comme objet n’a cessé d’évoluer jusqu’à aujourd’hui. La publication assistée par ordinateur a une fois de plus révolutionné ces processus de production et de diffusion. Certes, l’auteur doit admettre que l’imprimerie est une technique mais “elle sert à des fins qui dépassent le cadre étroit de la stricte utilité”. La différence résiderait donc dans le climat spirituel entre la Renaissance et aujourd’hui : le livre imprimé était mis au service de la foi, d’un idéal spirituel tandis que le livre électronique n’est mis au service d’aucune fin supérieure. Interprétations bien légères et discutables. En outre, ces discours semblent reproduire à l’identique les condamnations religieuses de tout poil contre la fureur de lire, la prolifération de l’écrit qui détourne de Dieu et des devoirs du croyant, discours  qui ont accompagné l’invention de cette technique.

L’auteur est également bien forcé de reconnaître que défendre le livre imprimé contre l’écran l’expose à quelques paradoxes. On a imprimé beaucoup “d’insanités”. Pourquoi un support (le papier) serait-il en lui-même gage de quoi que ce soit ? On peut lire sur son écran des articles de grand intérêt ou des fictions plus intéressantes, si on tient à maintenir de tels jugements de valeur, que les romans de Marc Lévy (lui-même aussi attaché à l’imprimé si on en croit cette interview que Milan Kundera). Virgile Stark déplore en même temps que le triomphe de la technique le déclin de la culture. Et au fond ce qu’il regrette c’est que les bibliothécaires, armés de leurs outils modernes et fascinés par le numérique, oublient qu’ils doivent se mettre au service de la grande littérature, de la haute pensée et des fins supérieures. C’est pourquoi il peut exprimer sans détour son haut-le-coeur face à ce que les biblio– ou plutôt, les médiathèques sont devenues et les activités qu’elles proposent aujourd’hui aux lecteurs.

Pourtant, c’est précisément ce qui constitue la force et certainement aussi la vertu de ce métier de bibliothécaire. Ce dernier doit admettre sa neutralité axiologique : cela fait partie de son ethos professionnel. Dans l’exercice de ses fonctions, le bibliothécaire doit identifier et reconnaître, pour ce qu’ils sont, les jugements de valeur littéraires et les hiérarchies culturelles mais il n’a pas à les prendre pour fondement de son activité professionnelle et moins encore à y adhérer par un acte de foi. On peut rappeler que certaines de ces oeuvres qui incarnent aujourd’hui la culture légitime et scolaire (pensons par exemple à Rabelais, à Molière ou à Baudelaire) ont été jugées tout autrement de leur temps et qu’à suivre des conseils aussi avisés que ceux de l’auteur de ce livre, elles ne seraient peut-être pas plus arrivées jusqu’à nous que celles d’Epicure. Cette posture, en apparence élevée, distinguée et exigeante consistant à défendre la pureté et l’exemplarité culturelles de la bibliothèque, est en réalité plus dangereuse pour la culture et son futur que celle du bibliothécaire technophile accusé de  complicité de crimes contre l’imprimé. L’auteur a visiblement du mal à renoncer à l’idée que le bibliothécaire ne soit plus un directeur de conscience. Rien n’est moins sujet à changement que l’évidence au nom de laquelle nous classons, jugeons, évaluons les créations de l’esprit.

L’auteur tourne en ridicule les initiatives des bibliothèques d’aujourd’hui afin de rompre avec l’image qu’elles ont longtemps conservée (et que les clichés cultivent encore) d’être peu attentives aux attentes des lecteurs. On pourrait multiplier les exemples de ce qui peut paraître farfelu uniquement parce que c’est nouveau. Les établissements rivalisent d’imagination pour s’ouvrir à des publics divers et peut-être attirer ceux qui n’auraient jamais songé à y entrer. Cette volonté manifestée par des bibliothécaires enthousiastes en dépit des pires difficultés matérielles n’a pas de quoi susciter le mépris. Contre les conservatismes, elle témoigne du désir de placer le public – parmi lequel il y a des enfants, des personnes âgées, des sourds, des aveugles, des personnes lisant à peine le français ou désirant l’apprendre, des personnes isolées, des pauvres, des moins pauvres, des chômeurs, des gens n’ayant presque pas suivi d’études, des personnes cherchant une nouvelle voie professionnelle, comme des universitaires et même à l’occasion quelques bibliothécaires étroits et bornés, ce public donc, dans son immense diversité – au centre de ses préoccupations. Ce faisant, le bibliothécaire, parfois bénévole, cherche à restaurer du lien dans une réalité sociale souvent incompréhensible, une société concurrentielle et hiérarchisée. Il propose de la gratuité au sein d’un environnement marchand. Il promeut la lecture et d’autres formes de pratiques culturelles, non par le ressassement de propos grotesques sur la Littérature, moins encore par un terrorisme culturel qui risque de faire fuir tout le monde, mais en conviant le public à partager des activités, par le détour d’animations diverses : le conte, la musique, les ateliers de cuisine, de tricot, des débats entre lecteurs ou en présence d’un auteur, par des tables rondes ou des repas en commun, des concours photos, des animations à des heures indues, etc. Ce qui, à mes yeux, est loin d’être ridicule. Ces initiatives témoignent de la volonté d’aller à la rencontre d’un public pour qui l’accès à la lecture ainsi qu’aux autres expressions de la créativité, doit être accompagnée, assistée, encouragée. Pour qui entrer dans une bibliothèque n’a rien de naturel. Je ne pense pas que le fait de trouver son plaisir à lire Platon donne droit à quiconque de rejeter toutes les autres formes de lecture ou de pratique culturelle. Il n’est pas certain que cette attitude favorise le retour des jeunes lecteurs de moins en moins enclins à faire de la lecture leur activité de prédilection.

Extrait

Un extrait de ce Crépuscule des vieux (livres)

De plus, le terme “bibliothèque” est trompeur dans son évidence apparente. Quoi de commun entre une bibliothèque de quartier, le centre de documentation d’un lycée, une bibliothèque patrimoniale classée, la bibliothèque d’un laboratoire de recherche, une bibliothèque nationale par exemple ? Les bibliothèques ne répondent ni à un idéal unique (par exemple la conservation) ni à des objectifs identiques. Elles ont des fins et donc disposent de moyens différents (ce qu’en jargon on appelle aussi une politique documentaire). Elles ont également une histoire qui les constitue. Elles s’ancrent dans un lieu. Leur architecture ou leur ameublement reflètent cette diversité. Il n’y a rien de scandaleux à ce qu’une bibliothèque jeunesse offre des fauteuils ou même des banquettes à ses usagers. Tout cela fait qu’un établissement possède ses particularités dont les collections sont le reflet. L’auteur cite la médiathèque de Guebviller (sic) que je connais bien. Comme toute bibliothèque en Alsace, elle offre un fonds d’alsatiques par exemple. Certaines bibliothèques en Alsace offrent encore des fonds en langue allemande. Mais V. Stark ne retient que le plus anecdotique et le plus insignifiant. Prétendre que toute bibliothèque devrait exclusivement tendre à offrir ou promouvoir la culture légitime et/ou scolaire conçue de façon statique, étriquée et dogmatique, est une absurdité sans nom. Et qu’est-ce que cela a à voir avec les prétendus “ravages du numérique” qui auraient “brûlé la cervelle et mathématisé l’âme” ? De plus, le déclin de la lecture avait commencé bien avant l’arrivée des ordinateurs.

Laissons “Virgile Stark”, qui a le courage de se réfugier derrière un pseudonyme, se réjouir de la contemplation morose de sa propre inutilité. Qu’il se délecte de ses souvenirs émus, de ses majuscules, de ses néologismes, de ses calembours, de ses clichés éculés et même de son imparfait du subjonctif. Tout cela ne tient pas lieu de réflexion. Sa pose et sa prose grandiloquente manifestent ostensiblement le désir de se séparer du troupeau. Il prétend juger au non d’une lucidité supérieure mais il enfile les banalités. Laissons-le également charger les bibliothécaires et les conservateurs de tous les maux de la modernité. Qui s’intéresse aujourd’hui à ces métiers (surtout à ce qui se déroule dans l’arrière boutique et demeure inconnu le plus souvent du public) sinon les autres bibliothécaires ? Qui se préoccupe des enjeux de la numérisation, des mutations des catalogues, de la redéfinition des missions des bibliothèques à l’âge de l’accès, des politiques de valorisation ? Il est rare qu’un éditeur donne l’occasion à un professionnel des bibliothèques de s’adresser à un large public pour évoquer le devenir des bibliothèques. Il est regrettable que ce soit pour déverser tant de lieux communs au nom d’un spiritualisme réchauffé, de la Culture, du Livre (avec des trémolos dans la voix) ou pour rappeler des incidents remontant à 1998 ! Les bibliothèques d’aujourd’hui ont bien d’autres choses à faire y compris à lutter pour leur propre survie. Mais le danger ne vient pas d’entités aussi vides et abstraites que la Technique, le Numérique e tutti quanti. A l’heure où les budgets de certains établissements ne suffisent plus à maintenir le renouvellement des collections, à l’heure où on ferme des établissements en France et partout en Europe, se lamenter narcissiquement sur la fin de la culture ou exhiber son “for intérieur” a quelque chose d’indécent et de vain car cette prétendue radicalité débouche sur l’inaction la plus totale. De leur côté, avec les outils qui s’offrent à eux, dans un contexte qui est loin d’être facile, les biblio-média-thécaires d’aujourd’hui offrent à la fois, quel que soit le support, une parenthèse à qui veut s’extraire du tumulte qui l’environne et les moyens de comprendre le présent dans sa complexité, au-delà des imprécations, des simplifications et des caricatures.

A l’origine, cet article était à rédigé pour le site nonfiction qui l’a refusé

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