Bibliothécaire illustres : 2. David HUME

Posted on 4 août 2017

Certains personnages sont entrés dans l’histoire mais en général on ignore qu’ils ont également, un moment ou plus durablement, exercé des fonctions de bibliothécaire. Cet article a pour mission de le rappeler et éventuellement de mettre en lumière les effets que cette activité a pu avoir dans leur existence.

On peut  compter David Hume (1711-1776) au nombre des bibliothécaires (un peu) célèbres. Bien entendu il est surtout connu comme philosophe et pour avoir soumis la raison, les principes moraux et esthétiques ainsi que les croyances et les dogmes religieux à une critique suffisante pour qu’il passe pour radical même au siècle des Lumières, pour tirer Kant de son « sommeil dogmatique » et faire sentir à ce dernier la nécessité de fonder la science, l’esthétique et la religion sur d’autres principes que ceux qu’il tirait de la métaphysique d’inspiration leibnizienne voire en se servant de son propre entendement. Il aurait pu tout aussi y renoncer définitivement mais Kant, c’est bien connu est chiant rigoureux. Contrairement à Kant, Hume est plaisant à lire car il avait conscience que la philosophie ne devait pas se limiter à de tristes exercices d’école ou des dissertations constituées de phrases interminables et obscures. Il présente cette qualité fréquente chez les auteurs anglais d’avoir un peu d’humour. Mais en avoir un peu plus qu’un universitaire allemand n’est pas une chose bien compliquée. Son scepticisme ironique, la lucidité amusée dont il se sert pour démonter dogmes et croyances font qu’il est toujours instructif et plaisant de lire aujourd’hui encore et en dehors de toute préoccupation académique l’Enquête sur l’entendement humain (1748) ou les Dialogues sur la religion naturelle (publication posthume en 1779).

Hume n’étant pas né riche ni ne l’étant devenu (ses ouvrages philosophiques ont tous été des bides), il a toujours cherché à obtenir une place à l’université ou un quelconque autre moyen de gagner sa vie en conformité avec ses goûts toutefois. Mais l’université d’Édimbourg lui a toujours été interdite en raison de ses opinions hétérodoxes et volontiers iconoclastes. C’est pourquoi Hume a pu être intéressé par la fonction de bibliothécaire à la Bibliothèque des avocats (peut-être dirait-on bibliothèque du barreau en français) à Édimbourg. En 1752, l’occasion se présente de remplacer l’ancien bibliothécaire blanchi sous le harnais. Il restera en poste jusqu’en janvier 1757. Il s’agissait alors de la plus importante bibliothèque d’Écosse.

Cette nomination ne s’est pas faite sans soulever de nombreuses oppositions au sein de la société académique d’Edimbourg où Hume n’était pas en odeur de sainteté. Il a pu bénéficier du soutien de certains membres de la haute société locale. Reste qu’il semble bien que cette carrière de bibliothécaire n’ait été qu’un choix par défaut. De plus, cette bibliothèque n’avait rien d’un Idea Store ouvert à tout type de population. Elle semble ressembler davantage à un club aristocratique qu’à une médiathèque de banlieue.

Durant  ces cinq années il semble surtout avoir été soucieux d’enrichir le fonds de la bibliothèque en ouvrages rares et anciens comme des éditions françaises des poésies de François Villon. Hume semble avoir pleinement été content de cette situation comme il l’indique en 1753 dans une lettre adressée à un ami :

 

hume_librairian

Rien ne semble donc lui manquer, pas même une épouse. Apparemment, un chat et des livres résument assez bien son idée du bonheur. Elle correspond en grande partie à l’image qu’on se fait de LA bibliothécaire aujourd’hui. Manque plus que le thé. « Contentement passe richesse ». En réalité les années qu’il a passées en bibliothèque, Hume les a surtout employées à lire… en vue de la rédaction de sa monumentale Histoire d’Angleterre (ouvrage qui l’a rendu bien plus célèbre de son temps que ses essais philosophiques). Pourtant, sa politique documentaire semblait laisser à désirer. En effet, la fin de sa carrière en bibliothèque est liée à une polémique au sujet de la politique d’acquisition. Visiblement, celle-ci n’avait pas fait l’objet d’une délibération claire. Certains ouvrages commandés dont l’Histoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin (ouvrage considéré comme libertin) semble avoir choqué la sensibilité de messieurs les avocats. On ne croyait pas les Ecossais aussi prudes. Résultat, le bibliothécaire est mis sous surveillance : une sorte de commission est mise en place pour examiner les acquisitions et éventuellement les censurer. Très soucieux de son indépendance, Hume refuse d’être placé sous tutelle et peu après donne sa démission.

En fait, Hume était essentiellement un rat de bibliothèque (a book worm). Il semblait alors normal qu’il puisse ipso facto devenir un bon bibliothécaire. Souvent, le simple fait d’être un amateur ou aujourd’hui même un professionnel de la lecture peut donner à penser qu’on fera un bon professionnel des bibliothèques. Il n’y a bien entendu aucune nécessité que cela se produise. Le goût du service public, le sens de l’accueil, l’ouverture à d’autres formes d’expression que celles qu’on préfère ne sont pas toujours faciles à acquérir ni à développer au seul moyen de la fréquentation assidue d’ouvrages qui n’intéressent pas grand monde. Aujourd’hui on en est presque arrivé à penser qu’à l’inverse un bon bibliothécaire ne doit surtout ni lire ni considérer la lecture comme une activité préférable à d’autres comme jouer aux jeux vidéo, pratiquer le crochet ou bien cracher des noyaux de pastèque.

Je pense, conformément à une certaine modération typiquement humienne, qu’on est peut-être allé un peu trop loin dans ce sens.

Source principale : Michael H. HARRIS, David Hume: Scholar as Librarian,  The Library Quarterly: Information, Community, Policy Vol. 36, No. 2 (Apr., 1966), pp. 88-98

 

Be the first to leave a comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>