Montaigne, une biographie

Posted on 7 janvier 2018

Une nouvelle biographie de Montaigne a paru aux éditions Gallimard fin 2017. Occasion de parler de mon voisin (je passe souvent mes vacances tout près de Saint-Michel de Montaigne, en Dordogne).

Montaigne n’a cessé de parler de lui. Selon sa propre formule, il est lui-même la matière de son livre. Mais il n’a pas écrit de mémoire, il ne suit pas un ordre chronologique et le moi dont il parle n’est justement pas le moi public, celui qui s’est offert aux autres. L’auteur de cette excellente biographie fait de la tension entre l’auteur des Essais et le seigneur de Montaigne. Arlette Jouanna est historienne, spécialiste du XVIe siècle. Elle replace Montaigne dans son temps, celui de l’humanisme, de la Réforme, des guerres de religion, de la crise de la monarchie. Mais aussi dans les multiples réseaux, notamment familiaux (au sens très large) qui enserrent l’individu même de fraîche noblesse dans le monde du XVIe siècle, dans une France qui n’est pas encore soumise à un pouvoir central tout puissant. Tout cela contribue à mieux comprendre la décision de Montaigne de se retirer pour rédiger les Essais. C’est une façon aussi de mieux replacer le seigneur de Montaigne dans un temps qui n’est pas le nôtre et compenser le sentiment parfois trompeur d’être de plein-pied avec lui.

L’auteur n’a cependant pas le travers de chercher à confronter sans cesse les propos de Montaigne et la réalité historique pour le prendre en flagrant délit d’omission, de confusion ou de mensonge. Tout au plus souligne-t-elle le fait que Montaigne a peut-être minimisé sa déception de n’avoir pu jouer un rôle de conseiller du Prince. Mais les Essais ne sont pas le produit du ressentiment ! Elle cite à propos cette formule des Essais : « J’aime la vie privée, parce que c’est par mon choix que je l’aime, non par disconvenance à la vie publique, qui est à l’aventure autant selon ma complexion ». En revanche son activité de maire de Bordeaux fait l’objet d’une intéressante mise au point.

Lorsqu’elle évoque certaines interprétations contestables ou fragiles (judéité  ou l’homosexualité supposées de Montaigne, sa relation avec Marguerite de Navarre ou Marie de Gournay, etc.), A. Jouanna fait preuve d’une grande prudence et n’hésite pas à dégonfler certaines légendes reprises sans distance critique. Cette prudence s’exprime également dans l’utilisation fréquente du conditionnel, les “peut-être”, “vraisemblablement”, « sans doute » etc. qui parsèment l’ouvrage (un bon exemple, p. 188).

L’activité éditoriale de Montaigne est en revanche bien documentée. Cela permet de suivre l’évolution de son projet et sa relation complexe avec La Boétie. Si A. Jouanna donne des clés pour l’interprétation des Essais, son ouvrage n’est pas un essai critique, ni une reconstitution de sa pensée (à supposer que cela soit possible). Cependant la nouveauté de son projet est mise en lumière y compris dans ce qu’elle a pu avoir de déconcertant pour ses contemporains. La façon dont elle caractérise ce que Montaigne attendait des lecteurs des Essais “une lecture amicale, complice” s’applique parfaitement à l’esprit de cette biographie, agréable à lire, solidement appuyée sur une connaissance approfondie de l’époque, des sources et de la littérature récente sur l’auteur des Essais.

 

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