Bibliothécaires illustres : 3. Jiang Qing (1914-1991), Une révolution culturelle en bibliothèque

Posted on 5 février 2018

Certains personnages sont entrés dans l’histoire mais en général on ignore qu’ils ont également, un moment ou plus durablement, exercé des fonctions de bibliothécaire. Cet article a pour mission de le rappeler et éventuellement de mettre en lumière les effets que cette activité a pu avoir dans leur existence.

Jiang Qing en uniforme maoiste

C’est cette phrase de l’article Wikipedia qui lui est consacré qui a attiré mon attention : “La jeune fille part alors pour Qingdao, le grand port du Shandong, où l’ancien directeur de l’académie des beaux-arts de Jinan est devenu doyen de l’université. L’épouse de ce dernier, Yu Shan, avec qui elle a sympathisé, lui obtient un emploi à la bibliothèque universitaire”. Ce qui m’étonne le plus c’est tout de même le système de nomination. Apparemment, les procédures de recrutement dans la Chine pré-communiste (cela se passe au début des années 1930) manquaient un peu de transparence… et laissait place à la raccomandazione

Jiang Qing fut la dernière femme de Mao. Épouse légitime car il semble avoir eu de nombreuses concubines jusqu’à un âge avancé. Celle qui devait épouser Mao est donc née en 1914 sous le nom de Luan Shumeng, dans cette province du Shandong dans le nord-est de la Chine, connue pour sa brasserie de Qingdao (Tsing-Tao). Fille de la concubine d’un homme qui avait une autre femme, son enfance semble avoir été assez difficile et son avenir en tant que jeune fille assez incertain. Son choix de devenir actrice de théâtre puis de cinéma à Shanghai montre une certaine indépendance d’esprit et de moeurs qui lui vaudra une réputation de femme légère dans une Chine encore très puritaine, même à l’époque révolutionnaire. Avant d’épouser le « Grand timonier », elle a déjà été mariée officiellement deux fois et semble avoir eu une vie sentimentale assez libre. C’est surtout sa rencontre avec Kang Sheng, qui est déterminante. Ce dernier est le chef de la police secrète, une sorte de Béria de l’empire rouge. C’est Kang Sheng, qui avait été son amant, qui la met en relation avec Mao. Son mariage avec ce dernier en 1938 est assorti d’une clause lui interdisant d’exercer des fonctions politiques et mêmes simplement administratives au sein du parti communiste chinois. En effet, elle avait un passé un peu trouble aux yeux de l’appareil du PCC. Lors de la chasse aux communistes à Shanghai dans les années 1930, il semble qu’elle ait dénoncé certains de ses camarades. Ce passé qu’elle avait voulu enterrer resurgit à l’occasion de son alliance avec le héros de la Longue marche. Ce n’est qu’en 1966, à la faveur de la révolution culturelle que Jiang Qing va pouvoir jouer un rôle de premier plan. Ce qui montre qu’elle avait de la patience !

« La pensée invincible de Mao Zedong illumine la scène de l’art révolutionnaire » (sic)

Il est difficile de comprendre ce qu’est la révolution culturelle et quels objectifs politiques elle visait (et encore plus la fascination qu’elle a pu exercer sur de nombreux intellectuels ou étudiants en Occident). On l’interprète le plus souvent comme la tentative de la part Mao de reprendre la main sur l’appareil du parti alors que son âge, l’échec du « grand bond en avant » et de la campagne des « cent fleurs » ainsi que les transformations dans les relations extérieures (les tensions avec l’Union soviétique) tendent à le mettre sur la touche au profit d’autres dirigeants comme Liu Chaoqi ou Deng Xiaoping.

Dès lors, le rôle de Jiang Qing est un peu d’être le chien de chasse de Mao. C’est elle qui, sur mission de son époux, lance les opérations à Shanghai en s’opposant à un opéra jugé réactionnaire.  Elle intervient également pour favoriser la campagne d’affichage de journaux muraux, les célèbres Dazibao, qui allaient être le moteur de cette vague de contestation et de répression brutale des élites par des étudiants, des lycéens et même des collégiens ! Elle est membre du Groupe central de la révolution culturelle, organisme qui remplace peu à peu le comité central du parti communiste comme organe de décision pour court-circuiter la chaîne habituelle de décision et qui se trouve à l’origine de la campagne de violence qui s’exerce dans l’ensemble du pays en manipulant des jeunes éduqués dans le culte de la personnalité de Mao et qui n’ont connu que la Chine communiste, les célèbres gardes rouges.

Je veux emprunter ce petit livre rouge. Le service public est au bout du fusil

Après avoir longuement rongé son frein, Jiang Qing se trouve au plus haut sommet de la hiérarchie comme interprète majeure de la “pensée Mao”. Elle exerce son pouvoir surtout dans le domaine des arts et de la culture. Elle est célèbre pour avoir interdit tous les opéras classiques sauf huit d’entre eux. Le coup d’arrêt mis à la révolution culturelle dont les conséquences sont aussi désastreuses que celles du “grand bond en avant” et surtout la mort de Mao signent la chute de l’”impératrice rouge” selon le surnom qu’elle avait fini par recevoir. Elle est jugée au cours d’un grand procès retransmis à la télévision avec d’autres complices formant, selon les termes utilisés par ses accusateurs, “la bande des quatre”. On leur fera porter le chapeau des « excès de la révolution culturelle » de façon à disculper Mao lui-même et le parti. Elle se défend bec et ongles. Sa ligne de défense consistant à souligner que tout ce qu’elle faisait elle le faisait sous l’autorité de Mao. Cela ne l’empêche pas d’être condamnée à mort en 1981. Sa peine est commuée en détention à perpétuité. Libérée pour des raisons de santé mais placée en résidence surveillée, elle meurt en 1991 mais son décès n’est révélé qu’en 1993 par les autorités chinoises. Il semblerait qu’elle se soit suicidée. Mais les autorités chinoises n’ont pas été très enclines à s’attarder sur sa mort.

 

Jiang Qing dans les années 1930

Il n’est pas facile de savoir que furent ses fonctions en tant que bibliothécaire ni dans quel type d’établissement elle a exercé. Un ouvrage assez peu fiable de Qiao Tang, Jiang Qing, l’Impératrice rouge (Paris, Albin Michel, 1996) laisse entendre qu’elle effectuait essentiellement du service public (mais son absence totale de formation lui aurait-elle permis de faire autre chose ?). Un ouvrage récent, portant sur la révolution culturelle permet de mieux comprendre son rôle mais passe entièrement sous silence son passé de bibliothécaire (!).  Cette expérience en milieu bibliothécaire semble surtout avoir été assez brève et peu marquante.  Avant son mariage avec Mao à la fin des années 1930 alors que Mao est réfugié dans la province du Shaanxi, terminus de la Longue marche, elle a également exercé la fonction d’une secrétaire archiviste du parti. Il est certain en tout cas que ce type de travail peut-être un peu trop tranquille à ses yeux ne correspondait pas vraiment à ce que cette femme que tous décrivent comme avide de pouvoir et comme dévorée par l’ambition attendait de l’existence. Sa chute et surtout le fait de lui faire endosser la responsabilité de la politique menée par son mari, lequel d’ailleurs ne l’était plus que nominalement, a dû renforcer sa rancœur et son absence de tout remords.

Ce n’est peut-être pas la première fois qu’une femme paie pour les fautes de son mari.

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